Freud analyse particulièrement cette association dans son essai consacré à « l’homme aux loups » (voir, par exemple, S. Freud, L’Homme aux loups, trad. L’une et l’autre se servent très fréquemment de miroirs dans la construction réfléchie de leur identité individuelle qu’elles présentent, tant à autrui qu’à elles-mêmes, comme une œuvre d’art. Dans un entretien, le cinéaste escamote l’aspect sérieux de la question de l’inceste en affirmant : « Si on demande à une petite fille “À qui tu vas te marier plus tard ?”, elle dira que “Papa”, si elle a cinq ou six ans et qu’elle aime bien son père17. ». Monsieur Dame est le père de Boubou, le demi-frère de Solange ce que celle-ci ignore et, comme tel, il représente une figure paternelle associée à son personnage. ». Elle collabore avec son architecte à la conception du hameau du Petit Trianon. Il est ici possible de comprendre le sens « conservateur » donné par Demy au château bleu comme signifiant « primitif », c’est-à-dire « au tout premier stade26 » de la société comme de l’individu et, en particulier, de la princesse qui doit encore surmonter son complexe d’Électra. Sur Cocteau dandy, voir Andrea Fontenot, « The Dandy Diva », Camera Obscura, vol. 35Comme je l’ai déjà évoqué, Peau d’âne fait de nombreuses et importantes allusions à l’œuvre de Jean Cocteau. 47Pour représenter la coquetterie de la fée des Lilas, il est possible que Demy se soit inspiré de la féerie de Vanderburch. 23Dans le schéma freudien, l’homosexualité masculine a pour objet le désir du père39. Même sa transformation en Peau d’âne, la souillon, ne se fait pas sans la médiation d’un miroir : c’est devant une glace qu’elle déplore sa nouvelle apparence. La Belle aux cheveux d’or met une touche finale à son apparence dans sa galerie des glaces avant de rencontrer Avenant ; la princesse Florine est amusée par les miroirs magiques dans lesquels femmes et hommes se regardent car ils ont le pouvoir de représenter les gens tels qu’ils voudraient être et non tels qu’ils sont ; en s’observant dans un miroir afin de faire son autoportrait pour la princesse, le prince Lutin se transforme doublement en œuvre d’art dans le cadre du miroir et dans la reproduction de son reflet sur la toile ; et lorsque la guenon Babiole se change en la belle princesse qu’elle est en réalité, celle-ci se délecte de la beauté de son image. La Blanche-Neige de Disney incarne la mère moderne, préoccupée non seulement par la propreté de son foyer, mais aussi par l’hygiène personnelle de ses « sept petits enfants », les nains63. Pénélope. Dans une scène antérieure de Peau d’âne, la princesse exprime son intention de rencontrer le prince et c’est son désir de le voir qui la conduit à maîtriser le point de vue que l’homme aura sur elle. Demy a explicitement commenté, dans un entretien, son désir de rendre hommage à Cocteau par le choix du comédien : « J’ai voulu ce clin d’œil à Cocteau […] car il a été le seul en France à toucher au cinéma fantastique. 4 0 obj Entourés de portraits élégants, trois aristocrates clients de la boutique se contemplent dans un miroir tout en examinant « le matériel qui rehaussera leur beauté : des brosses pour parfaire leur coiffure et des boîtes contenant les poudres, parfums ou bijoux qui leur servent de parure70 ». Tâchez de faire bonne figure. Raphaël Lefèvre qualifie en ces termes l’ultime œuvre de Demy : « Audace tranquille, absence de culpabilité et de jugement moral : Demy achève sa carrière avec un film bancal mais sur une étonnante vision de l’amour et des tabous44. 19Certains commentateurs voient dans la bête monstrueuse au cinéma une figure spécifique de l’homosexualité33. On peut même dire que, dans le film de Demy, l’apparence et le désir bestiaux de la princesse assignent à celle-ci le rôle de la Bête, tandis que le prince, par son association avec la rose, joue celui de la Belle. Comme l’explique Dyer, « les miroirs esthétisent parce qu’ils encadrent des fragments de la réalité et les représentent sur une surface unidimensionnelle et miroitante : ils transforment la réalité en belles images67 ». » Daniel Fischlin explique pour sa part : « Tributaire du regard qui construit sa présence masculine ou féminine, la Bête est par conséquent une construction sexuelle ambiguë, un être queer, en particulier selon une lecture qui incorpore l’œil du cinéaste Cocteau dans le contexte du regard construisant la bête comme objet de désir. Le perroquet est en train de chanter : "Amour, amour, je t’aime tant !" Pour sa part, Gwénaëlle Le Gras propose une lecture féministe de la relation incestueuse selon laquelle Demy « renverse la hiérarchie des sexes dans le couple en présentant ici une femme toute-puissante [la princesse] et un homme castré, non patriarcal [le roi]18. Sur toutes les questions importantes, l’essentiel c’est le style, non la sincérité76. 40 Steven Bruhm, Reflecting Narcissus : A Queer Aesthetic, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2001, p. 7. Dans la scène où celle-ci est assise sur une balançoire, on la croirait tout droit sortie du tableau de Jean-Honoré Fragonard Les Hasards heureux de l’escarpolette (1767). 30La première demande en mariage du roi à sa fille, suivie du départ de celle-ci pour la forêt à la recherche de la fée des Lilas, est un autre épisode du conte qui prend de nouvelles dimensions une fois figuré à l’écran. Telle qu’il représente cette scène, Demy donne davantage de poids à la toilette, qui semble pourtant superficielle, qu’à l’inceste, question qui paraît grave. 70 Mary Vidal, Watteau’s Painted Conversations, New Haven, Yale University Press, 1992, p. 188. 7 Dans le film de Capellani, les hommes du roi brossent l’âne pour qu’il défèque et expulse les pièces d’or. 16 Rebecca J. Pulju, Women and Mass Consumer Society in Postwar France, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, p. 99. Pour reprendre les mots d’Eynat-Confino, le monstrueux est « la négation des oppositions en tant que telles41 ». L’ironie, c’est que l’on pourrait dire que ce mélange du noble et du sale, de l’animal et de l’humain rend « impropre » (au sens de Beaver) cette scène de domesticité. Après que toutes les femmes du royaume, duchesses comme servantes, ont essayé la bague, c’est finalement Peau d’âne qui parvient à se la passer au doigt. Mais le royaume réclamait un prince héritier et le roi devait se remarier. Aujourd’hui, une telle vision de l’homosexualité masculine est inappropriée, pour ne pas dire extrêmement problématique. Dans la lignée de Cocteau, Demy juxtapose l’ancien et le moderne, juxtaposition qui trouve son apogée dans la conclusion du film lorsque la fée des Lilas emmène le roi sur les lieux de la noce en hélicoptère. 8L’adaptation cinématographique dans laquelle Demy revisite « Peau d’âne » incorpore de nombreuses références intertextuelles qui déstabilisent le conte, lui-même dérangeant, de Perrault. Il contemple sa beauté et tombe amoureux d’elle, mais la princesse ne le voit pas ou, du moins, le lecteur n’en est pas certain. ), Camp Grounds : Style and Homosexuality, Amherst, University of Massachusetts Press, 1993, p. 26. En 1929, Alberto Cavalcanti a réalisé une adaptation du « Petit Chaperon rouge » dans laquelle Jean Renoir est le loup, mais ce n’est qu’en 1970 que « Peau d’âne » allait revenir sur les écrans. 52La scène où le prince voit la princesse pour la première fois en est peut-être la meilleure démonstration. 23 Sur l’utilisation des cerfs dans la chambre de la princesse, voir ibid., p. 240. Ce conte qui, sous la plume de Perrault, consolide, même de façon dérangeante, les normes patriarcales et hétérosexuelles devient, sous la direction de Demy, un film camp qui se penche sur d’autres formes de sexualité et d’identité de genre, et remet en cause l’ordre sociosexuel de la France de l’après-guerre. C’est précisément parce que le corps monstrueux (indéfinissable, queer) de la princesse porte les marques du masculin et du féminin qu’il nous est possible de voir en son désir pour le roi le désir homosexuel masculin. Le gâteau d'amour de Peau d'âne octobre 18, 2011. From Straparola and Basile to the Brothers Grimm, New York, Norton, 2001, p. 27-38. 20, no 2, 2005, p. 167. cit., p. 17. On pourrait en dire autant du désir queer. 14Le château représente donc un lieu « impur » où nature et culture, humain et animal se mélangent, ou dans lequel ces termes ne se sont tout simplement jamais vraiment distingués les uns des autres. Gersaint est le fournisseur des accessoires de la mise en scène aristocratique. La préoccupation évidente de Demy pour la question de l’inceste dans son cinéma indique que ce pourrait bien être le cas. Il faut pourtant souligner l’aspect problématique et choquant d’une telle position pour deux raisons au moins. Un jour, le prince découvre sa demeure alors qu’il chasse. 27Il est néanmoins possible de comprendre la légèreté avec laquelle Demy aborde l’inceste à la lumière de la « dénaturalisation du normal », pour reprendre l’expression de Richard Dyer. Demy exagère cette image en faisant porter par son héroïne l’extravagante robe couleur de soleil quand elle se plonge les mains dans la farine et pétrit la pâte, dans une superposition de la femme, figure de la beauté et de la femme, figure de la domesticité. Parmi tous les portraits de princesses à marier que lui ramenèrent ses messagers, un seul retint son attention : celui de sa propre fille. 64 Cité dans J.-P. Berthomé, op. Un jour, un prince l’observe à son insu dans son humble maisonnette, alors qu’elle porte l’une de ses plus belles robes, et tombe amoureux d’elle. Comme l’amour de la Belle pour la Bête, l’amour de la princesse (qui devient bête) pour son père (qui renvoie à la Bête de Cocteau) en vient à signifier une forme de sexualité queer transgressive. À travers ses incongruités visuelles et temporelles, le film de Demy va même jusqu’à dénaturaliser le conte qui, sous sa forme écrite, a été apprécié par des générations d’enfants et d’adultes jusqu’à nos jours, mais dont l’absence de représentations cinématographiques est le signe de sa nature problématique. 54 Berthomé évoque les robes Louis XV de la princesse et de sa mère, et le costume Henri II du prince (voir J.-P. Berthomé, op. 23, no 1, 2008, p. 166. 82, no 2, 1998, p. 199-208. Dans le conte de Perrault, lorsqu’elle regagne sa modeste maison, Peau d’âne revêt régulièrement les robes élégantes que lui a offertes son père. La construction de l’identité individuelle doit prendre le pas sur toute autre considération. cit. - Q1: Quel acteur intérprète le père de Peau d'âne ? Elle fait son apparition vêtue d’une robe somptueuse, le prince et la princesse se marient, la princesse se réconcilie avec son père pendant les noces. Le seul véritable substitut de son père est la Bête et, comme l’ont noté certains critiques, la Belle semble déçue lorsque « ma Bête » se change en bel homme36. » Le prince n’est qu’un substitut – imposé par une loi arbitraire – qui ne saurait remplacer pleinement l’objet originel du désir de la princesse : son père. 26 L’auteur cite ici l’une des définitions du terme « primitive », donnée en anglais par l’Oxford English Dictionary (N. D. T). Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search, Duggan, A. E. 2015. « Le film « Peau d’âne » enchante les générations depuis plusieurs décennies. Oui, ce n’est pas tant l’être aimé qui vous fascine, mais tout ce qui en découle. Plus tard, quand la fée prend pleinement conscience des charmes qu’exerce la princesse sur son père, sa marraine d’âge mûr dit que ses propres charmes s’épuisent comme une pile. 60On peut voir dans la représentation par Demy de ces trois figures féminines une forme de « culte de la diva » qui, selon Brett Farmer, fait partie de la dynamique de survie « réparatrice » de la culture queer88. Le Gras cite également le magazine Look à propos de Deneuve (voir Gwénaëlle Le Gras, art. 63 La scène dans laquelle Blanche-Neige découvre la maison des nains constitue une modification importante du conte des frères Grimm. 26Je n’insinue pas pour autant que Demy admettait l’inceste. « On n’épouse jamaisSes parentsVous aimez votre père, je comprendsQuelles que soient vos raisonsQuels que soient pour lui vos sentimentsMon enfantOn n’épouse pas plus sa mamanOn dit que traditionnellementDes questions de cultureEt de législatureDécidèrent en leur tempsQu’on ne mariait pasLes filles avec leur papa. 21Il y a dans La Belle et la Bête de Cocteau une forme de sous-texte incestueux : la Belle refuse d’épouser Avenant parce qu’elle ne veut pas quitter la compagnie de son père. On peut voir dans le Peau d’âne de Demy une critique queer et féministe du conte de fées et de la culture de cour dont il est issu. Bien que cet auteur emploie le concept d’« esthétique de la frivolité » à propos de l’esthétique des conteuses des années 1690, les femmes belles, à la mode et mondaines que désigne cette notion se retrouvent tout à fait dans la fée des Lilas et la princesse du film de Demy. 15La précarité de la prohibition de l’inceste est mise en évidence dans la scène où la princesse, après avoir appris les intentions de son père, va voir sa marraine, la fée des Lilas (Delphine Seyrig) dans sa demeure forestière, autre lieu où nature et culture, humain et animal, se mélangent et coexistent27. Amour, Amour, Je t’aime tant, Amour, Amour, Je t’aime tant. Il est impossible de parler du spectacle et des miroirs sans se pencher sur les différentes fonctions du regard. Contrairement à Perrault, apologue de la vie de famille, Marie-Catherine d’Aulnoy, sa contemporaine, célèbre dans ses œuvres la culture aristocratique des débuts de l’époque moderne71. « L’amour se porte autour du cou, le cœur est fou (…) Amour, amour, je t’aime tant ». De ce point de vue, la photographie du film devient un point de contact sensuel entre Cocteau et son amant, une manière de construire leur relation queer selon un code visuel animé par la passion du regard de l’amant. 1 Voir Jacques Demy, Chansons et textes chantés, Paris, Éditions Léo Scheer, 2004, p. 92. À l’image des conteuses des années 1690, le cinéaste crée des personnages féeriques qui se délectent du plaisir et de la beauté de mondes utopiques et transcendent les limites du genre et de la sexualité, imposées par leurs sociétés respectives. 11Je me concentrerai pour mon propos sur la notion de camp définie par Babuscio comme (1) subversion de la sexualité hétéronormative, (2) incongruité esthétique et (3) théâtralité ou représentation spectaculaire du soi. Peau d'âne (Bande originale du film) Michel Legrand. Mon enfant On n'épouse jamais ses parents Vous aimez votre père, je comprends Quelles que soient vos raisons Quels que soient pour lui vos sentiments Mon enfant On n'épouse pas plus sa maman Dans le conte en vers de Perrault, publié pour la première fois en 1694, une reine à l’article de la mort demande à son mari de ne se remarier qu’à la condition de trouver une épouse aussi belle qu’elle. Comme je le montrerai, Demy donne une version camp de ce classique du conte en en faisant ressortir les éléments potentiellement subversifs présents dans des versions antérieures de ce récit et en y introduisant des caractéristiques de l’esthétisme gay, le cinéma de Jean Cocteau étant pour lui une source particulière d’inspiration. C - 13013 Marseille FranceVous pouvez également nous indiquer à l'aide du formulaire suivant les coordonnées de votre institution ou de votre bibliothèque afin que nous les contactions pour leur suggérer l’achat de ce livre. Il est possible de prendre les propos de Demy pour argent comptant et d’accepter que la princesse voulant se marier avec son père soit « innocente ». 1, no 5, 1880, p. 415. 1 0 obj Enfin, mon petit père, c’est la vie et on revient à ces deux mots de sagesse: inch Allah ! Lauriane. Avant Demy, seul Albert Capellani osa transposer « Peau d’âne » au cinéma pour Pathé-Frères (Peau d’âne, 1908). 32Par ses références à son charme qui fonctionne « comme une pile » et à la poésie de l’avenir qu’elle offre au roi, la fée des Lilas symbolise la modernité. La nature merveilleuse du lieu est illustrée dans cet échange : Marie-Antoinette : Les tas de fumier ! 39 Freud analyse l’homosexualité en fonction de la « fixation à la mère » qui peut faire des « précoces rivaux […] les premiers objets homosexuels », l’un des principaux rivaux étant le père (Sigmund Freud, « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », trad. Cependant, voir l’âne en action, à grands renforts de braiement et de chutes de pièces sonnantes et trébuchantes sur un plateau, comme on gagne au jackpot, ajoute un niveau d’humour supplémentaire que les représentations textuelles et même les illustrations du conte sont incapables de rendre. 46Qu’il ait bien connu les contes de Madame d’Aulnoy ou non, Demy partage avec cette conteuse du XVIIe siècle le goût pour des personnages dont le soi est devenu un spectacle, pour les autres comme pour eux-mêmes72. Bibliographie moderne, vol. Mais c’est le reflet de la princesse, et non de la fée, que le miroir renvoie. » Ainsi l’homme gay peut-il s’identifier au père et le désirer, ou s’identifier à la mère et, à travers son identification à celle-ci, désirer le père. Bien que Demy ait déclaré avoir pensé à un autre décor pour la chambre de la princesse, le cerf ne peut qu’évoquer celui du domaine de la Bête chez Cocteau23. Cette scène fait penser au film d’Albert Capellani dans lequel Peau d’âne se regarde dans l’eau d’un étang tandis qu’elle garde des moutons, ainsi qu’à l’Orphée de Cocteau où le personnage joué par Jean Marais regarde de manière semblable son reflet dans une grande flaque. » Deneuve est en couverture du numéro du 30 avril 1968 de Look. <> Il y a hélicoptère avec le roi et la fée. » Une telle déclaration implique que le soi devienne spectacle, s’offre au « regard du public », pour reprendre les termes de l’Oxford English Dictionary, « comme objet (a) de curiosité ou de mépris, ou (b) d’émerveillement ou d’admiration. Apple Music. Pourtant, avec ses allures de Jean Harlow à la mode des années 1930, la fée des Lilas contraste de manière flagrante avec tous les autres styles vestimentaires du film55. Les laitières auront les joues roses. Le choix de Marais par Demy transforme cette relation hétérosexuelle problématique en toute autre chose : une relation queer. 7En 1781, une version en prose du conte est publiée et attribuée à Perrault. Avec la baguette magique, Peau d’Âne transforme la vieille table en jolie table. J’ai consulté les éditions de 1843, 1858, 1867, 1884, 1886, 1901, 1905, 1910 et 1923 qui, toutes, relatent explicitement l’histoire de l’inceste. Par auteurs, Par personnes citées, Par mots clés, Par géographique, Par dossiers. En tant que telle, la fée des Lilas est l’incarnation de l’aphorisme d’Oscar Wilde : « Sur toutes les questions sans importance, l’essentiel c’est le style, non la sincérité. Les contrastes s’accentuent lorsque les broussailles s’entrouvrent pour laisser la princesse entrer dans la demeure forestière de sa marraine, clin d’œil à « La Belle au bois dormant » de Perrault. Mais, contrairement à la version pour la scène dans laquelle princesse et fée sont châtiées pour leur coquetterie, Demy met en valeur leur talent artistique. Dans cette scène, la princesse qui désire son père est présentée comme amorale. Lorsque les nains rentrent chez eux, elle les oblige à se laver avant de manger, dans une scène assez drôle. 42 Dans Les Demoiselles, Monsieur Dame est amoureux de Solange, mais ne sait pas qu’elle est la fille d’Yvonne, une femme qu’il a aimée. La princesse finit par exiger la peau de l’âne qui produit des pièces d’or – importante source de richesse du royaume – et le roi exauce son vœu déraisonnable. Voir aussi Gayle Rubin, « The Traffic in Women : Notes on the “Political Economy” of Sex », dans Rayna R. Reiter (dir. Car, en France, même dans les éditions destinées aux enfants, le thème de l’inceste est maintenu et ce conte connaît une grande diffusion9. Les larmes abîment et creusent le visage. Selon cet auteur, « la normalité se fait passer pour naturelle ; la perception gay de la superficialité littérale de la normalité a pour effet de dénaturaliser le normal. Il est significatif que Demy cite cette icône du cinéma camp qu’est Morrissey en rapport avec son Peau d’âne92. 71 J’ai montré ailleurs (voir Salonnières…, op. Ensuite, elle se met à chanter « Amour, amour, je t’aime tant » en se regardant dans le miroir. ), The Great Fairy-Tale Tradition. Selon Babuscio, le camp est une réaction de la sensibilité homosexuelle à la marginalisation socioculturelle et sexuelle. » Toutefois, la juxtaposition de la princesse avec son double bestial dans le film de Demy, ainsi que l’incongruité de l’image de la princesse préparant un gâteau, vêtue d’une robe d’apparat, sophistiquée et encombrante, rend la scène assez ridicule, ou plutôt souligne les aspects que l’on peut déjà considérer comme camp dans le film de Disney, où la représentation de la domesticité est elle-même à la limite de la parodie. L’article qui lui est consacré commence par « Catherine Deneuve, la plus belle actrice française » [« Catherine Deneuve, the most beautiful actress in France »] (p. 62). ), Camp : Queer Aesthetics and the Performing Subject, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2002 [1999], p. 54 ; et Oscar Wilde, « Formules et maximes à l’usage des jeunes gens », trad. Un enchaînement d’équivalences est ici en jeu dont la logique dominante est à peu près celle-ci : quand la femme est propre, la famille est propre. 17, no 1, 2003, p. 71. Ainsi, quand Peau d’âne se termine, la boucle est bouclée. Sentiment complexe mais sans lequel on serait bien en peine. Chapitre II. Peau d’âneest un véritable enchantement, porté par la musique et les chansons de Michel Legrand. 45Dans une culture préoccupée par le soi comme œuvre d’art, il n’est pas surprenant que le miroir soit un acolyte important. De même que « ma Bête » est, chez Cocteau, masculine et féminine (en raison du genre du mot en français), la Peau d’âne de Demy est féminine (comme princesse) et aussi masculine (comme âne). À ce niveau de signification, la Bête devient le signifiant même de la présence queer au sein du film, malgré l’hétérosexualité (pas tout à fait) conventionnelle dépeinte dans le dénouement dont Cocteau, on le sait, était mécontent35. On peut le voir sur le site de l’INA (http://www.ina.fr/video/4223827001). 5 Bernard Bastide a répertorié les adaptations de contes de Perrault par le cinéma français de 1897 à 1912 et relevé cinq versions chacun de « Cendrillon » et du « Petit Poucet », quatre versions du « Chat botté », trois versions chacun de « Barbe-bleue » et de « La Belle au bois dormant », mais une seule du « Petit Chaperon rouge », de « Riquet à la houpe », des « Fées » et de Peau d’âne » (voir B. Bastide, « Présence de Perrault dans le cinéma français des premiers temps [1897-1912] », dans Carole Aurouet [dir. 58À la manière dont Madame d’Aulnoy avait peuplé son utopique « île de la félicité » de jeunes et belles nymphes, Marie-Antoinette fait de son hameau une utopie pastorale habitée de jeunes et beaux paysans, le budget de la couronne jouant le rôle de baguette magique85. 59, no 2, 2006, p. 40. Comme l’affirme Rousseau, suivi plus tard par Sigmund Freud et Claude Lévi-Strauss, la prohibition de l’inceste marque l’accession de l’état de nature à celui de culture ou de l’état animal à l’état humain. À propos des stars du cinéma Babuscio écrit : « [Le camp] est davantage une manière de se moquer de toute la cosmologie des rôles sexuels restrictifs et des identifications sexuelles dont se sert notre société pour opprimer ses femmes et réprimer ses hommes, y compris celles et ceux de l’écran13. Lorsqu’elle s’installe dans la maisonnette sous les traits de Peau d’âne, la princesse se sert de sa baguette magique pour avoir un lit, une chaise, une table, un coffre et, bien sûr, un miroir ; ce faisant, elle recrée l’environnement qui sied à la mise en scène de soi. En réaction au chaos et à la diminution de la population provoqués par la Seconde Guerre mondiale, la politique familiale française a fait marche arrière sur la question des droits des femmes pour se concentrer sur « la constitution de familles nucléaires avec enfants, dans lesquelles le père travaille à l’extérieur et la mère se consacre au foyer16 ». Blanche-Neige se met à la ranger avec l’aide des animaux, leur ayant préalablement appris à faire le ménage correctement. Le catalogue de la Bibliothèque nationale de France répertorie une version de 1808, mais la publicité de l’édition de 1838 affirme qu’elle a été « représentée pour la première fois à Paris en 1838 » (ibid., p. 599), indice selon lequel elle a pu faire l’objet de tournées préalables en province. cit., p. 69). Amour Amour je t’aime tant. "Amour, amour, je t'aime tant, je t'aime tant..." il y a 3979 jours par Alice In Oliver | Cinéma et Télévision ... Peau d'Âne est un plus petit spectacle... une session Peau d'Âne, je les connait toutes par cœur!) Adresse : 2, avenue Gaston Berger CS 24307 F-35044 Rennes cedex France. Dans Peau d’âne, puis dans Lady Oscar qui se déroule à la cour de Louis XVI, Demy fait en tout cas preuve d’un goût esthétique pour la culture aristocratique des XVIIe et XVIIIe siècles dont on peut dire qu’elle se caractérise par la mise en scène (à la cour ou dans les salons) et la construction de l’identité individuelle69. Voir, par exemple, Luce Irigaray, « Le marché des femmes », Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Éditions de Minuit, 1977, p. 167-185. » La princesse fond en larmes et, pour la consoler, la fée lui dit : « Ne pleurez pas mon enfant. Pourtant, comme l’indiquent clairement les vers extraits du film qui figurent en exergue de ce chapitre, Demy en fait aussi l’histoire d’une fille qui désire son père et voudrait l’épouser. Philippe Hourcade, Paris, Société des textes français modernes, 1997, p. 9-26. 28 « Jacques Demy : “J’ai attendu neuf ans pour faire Peau d’âne mais c’est mon adieu aux films roses” », France-Soir, 19 décembre 1970, n. p. 29 Voir J.-P. Berthomé, op. En 1969, Look tirait à plus de 7,5 millions d’exemplaires, mais disparut en 1971. Vêtu de rouge alors qu’il traverse la flore verdoyante, le prince ressemble lui-même à une rose dans la forêt. Elles s’inscrivent dans la lignée du dandy à travers ce que Sima Godfrey appelle « la glorification délibérée du style et de l’élégance personnelle84 » par le dandy et, de façon apparentée, à travers la mise en scène de soi (pour soi-même autant que pour autrui). » Dans Peau d’âne, Demy transforme ses personnages en autant d’objets de mépris, dans le cas de Peau d’âne la souillon, et, plus fréquemment, en objets d’émerveillement ou d’admiration qui s’exhibent comme des œuvres d’art. 187 en parlent. Seuls les animaux et les êtres humains antérieurs à la culture et dépourvus de morale peuvent se livrer librement à de telles pratiques sexuelles31. Je suis fan des contes de fées, de Disney, de l' univers des princesses. Le miroir symbolise la glorification de la superficialité et de l’apparence, ou ce que Christine Jones appelle une « esthétique de la frivolité73 ». Bloqué par ce mur invisible, le prince est contraint d’escalader un appentis pour contempler la princesse depuis une certaine fenêtre qui ne lui donne qu’un point de vue limité puisque la jeune femme lui tourne le dos. « La Pléiade » 1996, p. 970. 59Que Demy ait doté sa Marie-Antoinette de qualités empruntées à la princesse et à la fée des Lilas révèle son intérêt pour le soi comme œuvre d’art. Absent du conte de Perrault, ce détail vient probablement de la féerie. L’amour se porte autour du cou, le cœur est fou Quatre bras serrés qui s’enchaînent l’âme sereine Comme un foulard de blanche laine L’amour s’enroule et puis se noue Amour, Amour, m’a rendu fou. 3Beaucoup de metteurs en scène français des débuts du cinéma se sont inspirés du music-hall pour imaginer les intrigues et les scènes qu’ils allaient porter à l’écran. Chaque famille se suffisait à elle-même et se perpétuait par son seul sang. 37 À propos de la forme que prend la sexualité non normative chez Cocteau, Irène Eynat-Confino écrit : « C’est dans Le Livre blanc, antérieur de [six] ans à La Machine infernale, qu’apparaît explicitement le rapport entre une sexualité non normative et les stigmates de la monstruosité. Dans The Aristocrat as Art (1980), Domna Stanton met en évidence les affinités qui existent entre « l’honnête homme » de la cour de Louis XIV et le dandy plus rebelle de la France postrévolutionnaire qui, comme son prédécesseur des débuts de l’époque moderne, accordait de l’importance à la mise en scène et à la construction de l’identité individuelle. 79 Les rapports entre la fée des Lilas et la belle-mère disneyienne peuvent s’expliquer par le fait que Demy construit sa fée à l’image de Jean Harlow, actrice célèbre dans les années 1930, époque où Disney a réalisé Blanche-Neige. Ces stratégies narratives et cinématographiques fonctionnent de telle manière que, tout d’abord, elles déstabilisent les oppositions nature/culture, animal/humain, femme/homme et, en second lieu, qu’elles dénaturalisent nos perceptions de la « réalité », de l’(hétéro) sexualité et du genre. cit., p. 139-164) que Perrault critiquait les mondaines et proposait un modèle de vie de famille bourgeoise, par lequel il assignait aux femmes les rôles de mère et d’épouse, mais pas de mondaine soucieuse de sa personnalité. L’amour se meurt avec le temps. Malgré la présence de références visuelles et thématiques au Blanche-Neige de Disney et au Magicien d’Oz, les allusions à Cocteau sont les plus parlantes car elles peuvent être lues comme autant d’inscriptions dans Peau d’âne d’éléments de l’esthétisme gay ou camp qui sapent l’hétéronormativité apparente et troublante du conte de Perrault et des versions ultérieures.